Rencontre avec Yannick Belat

"prendre soin de l'eau comme elle le mérite"

Yannick Belat est ingénieur en sciences et technologies de l’eau, Yannick est expert des problématiques de gestion de l’eau et de la participation citoyenne. Il accompagne des particuliers, de nombreux collectifs citoyens, des associations et des collectivités sur ces enjeux.

Il est également un des fondateurs et le président de l’association Résurgence, qui souhaite proposer une information éclairée sur les enjeux de l’eau sur notre territoire.

Pendant plus d’une heure, il a répondu à nos questions puis à celles du public. L’occasion de faire le point sur les enjeux de la préservation de la ressource et la gouvernance de l’eau.

Rencontre de la résilience avec Yannick Belat saison 2 épisode 1. Photo Damien Caillard

La synthèse : l'eau est un bien commun

Cela fait huit ans que je travaille sur ces enjeux de l’eau dans le cadre du réchauffement climatique et à travers la participation citoyenne. D’abord à travers le projet Tera, puis maintenant avec l’association Résurgence. Je travaille beaucoup sur l’interaction technique entre sciences dures et sociales. Il y a un aller retour à faire entre les enjeux techniques et humains

Cette thématique prend en compte tous les acteurs du territoire, car nous avons tous besoin d’eau pour vivre. Ce qui me passionne ce sont les enjeux techniques mais aussi humains. Jusqu’au bac, on nous parle du grand cycle de l’eau et c’est tout, alors que l’eau est à la base de tout ce dont on a besoin pour faire du café, manger ou se laver.

Les cycles de l'eau
Il faut parler DES cycles de l’eau. Il y a le cycle classique (le grand cycle en rouge) : évaporation, condensation, précipitations, cours d’eau, mer. C’est ce qu’on apprend à l’école, et de là qu’on part. Et puis il y a le petit cycle de l’eau (en jaune) : pour nos usages humains on pompe dans le grand cycle de l’eau qu’on traite, utilise et retraite dans les stations d’épuration pour la renvoyer dans le grand cycle Moi ce qui me passionne c’est comment on a un rapport harmonieux avec le grand cycle, comment on rend l’eau proprement dans la nature. Je pense qu’on manque de démarche politique forte et de moyens économiques et financiers pour vraiment prendre soin de l’eau pour de vrai, selon une expression que j’aime utiliser. (ITW Vincent Cailliez et Bernard Sauvade)

C’est intéressant d’avoir la vision d’un climatologue. Actuellement il y a plus de neige c’est intéressant pour stocker l’eau et la relarguer plus tard. Mais malheureusement au printemps, avec la hausse significative des températures, la fonte des neiges se fait plus rapidement et il en manque à la fin de l’été alors que nos usages ont augmenté. Les pluies d’été localisées et très intenses ne peuvent pas combler le manque d’eau.

On le voit bien sur le territoire : les tensions augmentent de plus en plus et pour ça on voit fleurir une fausse bonne idée : des bassines et retenues d’eau, car elles ne sont pas accompagnées de changement de pratiques pour diminuer la consommation d’eau.

Qu’est-ce que l’évapo-transpiration ? C’est le relargage de l’eau par les végétaux qui transpirent des gouttelettes d’eau. Pour moi c’est intéressant dans villes pour faire des clim naturelles en remettant de la nature en milieu urbain. Dans ce cadre là, c’est un problème car si on a la même quantité de précipitations en France, comme les températures augmentent ces quantité sont moins suffisante car plus d’évaporation et la nature utilise donc plus d’eau.

Ce n’est pas si simple la gestion de l’eau. Ce ne sont pas les mêmes acteurs pour le grand et le petit cycle de l’eau. La gestion du grand cycle de l’eau passe par les agences de l’eau : petits parlements de l’eau qui prennent les décisions pour l’ensemble des usagers à l’échelle des bassins versant pour réguler et gérer les ressources en eau. Mais quel est le poids des associations par rapport aux représentants des collectivités, de l’Etat et des industriels. Il y a a de gros jeux de lobby qui se font.

Par exemple dans le marais poitevin, où il y a de gros projets de bassines qui sont financées entre autres par l’agence de l’eau pour régler les problèmes de manque d’eau, mais avec une vision à seulement court terme et pour une agriculture intensive. Il n’y a aucune restriction chiffrée ni d’engagements pour régler le problème à la source et sur le long terme comme le souhaitent des associations. Ces acteurs en plus polluent le milieu naturel, le grand cycle de l’eau, et comme on pompe pour notre vie de l’eau qui est polluée par certaines personnes dont des agriculteurs, cela nécessite des frais supplémentaires pour la traiter.

En France, toute la gestion de l’eau est publique. Le petit cycle de l’eau demande un traitement et un réseau, il peut être délégué par les élus à des opérateurs privés, ou être en gestion directe pour vraiment avoir un regard sur l’eau qui est fournie aux usagers.

(ITW Vincent Cailliez)

Je ne suis pas climatologue mais je peux tirer aussi la sonnette d’alarme sur les chiffres qu’on utilise. Le poids des lobbies peut être fort, en faisant tourner des chiffres tirés de modèles qui ne sont pas adaptés et qui sont souvent dans l’intérêt de certains interlocuteurs, en particulier les gros agriculteurs intensifs.
Oui ! Et il faut faire prendre conscience qu’on se cache derrière le fait que l’eau est un bien commun. Quand je vais voir les acteurs dans les territoires (agriculteurs, politiques, industriels…) on est tous d’accord sur le fait que c’est un bien commun et qu’il faut en prendre soin. Mais dans les faits, sur le terrain ce sont les intérêts privés qui priment, par des jeux de lobby. J’aimerais bien que le discours soit accompagné d’actes. Il ya plein de choses qui sont faites, mais par rapport aux enjeux du changement climatique qui s’intensifie, on est bien loin du compte

(Vidéo Plan d’adaptation au changement climatique en Loire-Bretagne)

Ce que je trouve intéressant sur cette vidéo, c’est qu’il y a beaucoup d’outils qui permettent de pallier les problèmes qu’on rencontre. Ils reste à mettre en œuvre concrètement. La question des infiltrations dans zones urbaines est importante, et plus ou moins avancée selon les territoires. Aujourd’hui c’est mieux pris en compte, même s’il y a toujours des freins surtout en zone urbaine. Il faut que les politiques, et donc nous, poussions dans cette direction.

Les zones humides sont des réserves naturelles d’eau, qu’on assèche et qu’on va remplacer par des bassines artificiels. On sent bien là qu’il y a des intérêts particuliers derrières, des lobbies. Car les élus locaux parfois ne jouent pas leur rôle. Il faut qu’il y ait de la transparence, de l’accès à l’information, une vraie démocratie locale plus que des lois. Pour qu’on ne puisse plus avoir des élus qui font ces choix impunément.

Il y a plein de solutions, les élus ne sont pas plus idiots que nous, il y a juste des intérêts privés trop forts, qui profitent d’un manque de transparence, qui empêchent la mise en place de solutions de bon sens.

Je suis assez critique envers les bassines et les retenues d’eau, pour contrebalancer tout ce qui nous est imposé. Je ne suis pas « anti », mais je ne veux pas qu’on utilise ça pour ne pas travailler le cœur du dossier. Il faut avoir une réflexion à long terme. Oui pour des retenues d’eau quand c’est vraiment nécessaire mais dans un deuxième ou troisième temps.

Ces bassines sont financées par des montages financier où il y a du privé et du public. Mais il faut commencer par financer le changement de pratiques agricoles pour diminuer le besoin d’eau, accompagner les agriculteurs, pour redonner des sols vivants, des sols éponges et permettre à l’eau de s’infiltrer et de remplir les recharges et éviter de polluer notre grand cycle de l’eau qui’il faut ensuite dépolluer.

Et après on peut ajuster des petites et grandes retenues quand on a fait ce travail de fond. Mais le poids des lobbies fait que malheureusement ce travail à long terme n’arrive pas à être fait correctement. Soit on attend la grosse casse, soit on prend les choses en main et on demande aux décideurs de travailler plus en profondeur. On est assez intelligent pour trouver des solutions et il en existe plein.

Oui et heureusement. Les solutions on les a, c’est ça qui est fou, on n’a jamais eu autant de solutions techniques, gouvernementales, des expériences… A l’échelle locale, sur des changements de pratiques agricoles il y a beaucoup d’associations qui accompagnent les agriculteurs, en particulier dans la Drôme. Autre levier possible : la prise en main de cette question, se poser des questions et être pro-acteur sans attendre que tout vienne d’en haut. Par expérience, l’eau est un sujet tellement sensible qu’il suffit de pas grand-chose pour faire bouger les lignes.
Mon idéal est que l’ensemble des usagers, des habitants, ait conscience de cette problématique, de cette valeur de l’eau source de vie, et prenne soin de l’eau pour de vrai, comme elle le mérite.

Le podcast

Des vidéos pour aller plus loin

Ressources

Les chiffres qui ont été présentés au début de la conférence

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *