Rencontre avec Laurent Campos et Bertrand Nicolas

quels enjeux autour des usages de l'eau dans l'agriculture ?

Laurent Campos, maraîcher à Pionsat et porte-parole du collectif Eau Bien Commun 63 et Bertrand Nicolas, céréalier à Lussat et vice-président en charge de l’agronomie et de l’eau à la chambre d’agriculture du Puy-de-Dôme étaient les invités de l’épisode 3 saison 2 des Rencontres de la résilience, le 26 février 2021.

Pendant plus d’une heure, ils ont répondu à nos questions puis à celles du public. Ils ont abordé ensemble les problématiques actuelles liées à la gestion de l’eau pour la production agricole sur notre territoire.

Rencontres de la Résilience saison 2 #3 l'eau et l'agriculture, avec Laurent Campos et Nicolas Bertrand

La synthèse : "Il n'y a pas d'agriculture sans eau"

Laurent Campos

L’agriculture cela englobe différents métiers et des accès à l’eau différents car les besoins sont différents. Pour le maraîchage, moi j’ai un forage sur mon terrain et j’effectue une réserve d’eau qui me sert à irriguer les cultures. Je gère l’eau de manière individuelle, je suis autonome par rapport à la ressource en eau.

Bertrand Nicolas

Sur mon exploitation, j’irrigue les deux-tiers de ma surface de culture. L’eau provient de deux ASA (association syndicales autorisées), qui prélèvent dans l’Allier et dans un cours d’eau de Limagne. Ce sont des réseaux collectifs qui font environ 600 ha chacun d’irrigation. Les réseaux collectifs c’est 80 % de l’irrigation dans le Puy-de-Dôme, avec des réseaux très sûrs : seulement 6 à 7 % de perte, soit beaucoup moins que sur l’eau potable. Chaque adhérent a un débit horaire attribué.

Laurent Campos

Je dois gérer le manque d’eau du fait du changement clima tique qui conduit à des périodes de sécheresse et de canicule de plus en plus longues. Dans les Combrailles de fin juin à début octobre il n’y a quasiment pas de précipitations. Cette sécheresse est amplifiée par des températures qu’on ne connaissait pas jusqu’à présent, avec des canicules à 40° et plus au sol, ce qui favorise l’évaporation de l’eau qui y est présente. J’ai connu les trois dernières années des déficits en eau importants, donc là j’imagine de gérer différemment l’eau pour être plus autonome.

Bertrand Nicolas

Nous gérons la pénurie nous aussi. Les études disent que la quantité d’eau qui va tomber dans les 30 prochaines années va être la même, mais la répartition va être différente. Il va y avoir alternance de périodes de sécheresse et de périodes de gros événements. On peut agir face à ça en stockant l’eau. Par ailleurs, on sent que les températures élevées durent plus qu’avant, entraînant plus d’évapo-transpiration, donc le besoin d’irriguer plus les cultures. Il y a également un décalage dans le temps avec des printemps secs.

Laurent Campos

L’élément principal est le changement climatique avec une répartition inégale de l’eau tout au long de l’année. Ce phénomène est aggravé par un usage à l’eau qui a beaucoup augmenté ces dernières années dans tous les domaines, autres que l’agriculture. On est parti sur l’idée que c’était une ressource inépuisable. Il y a une pression de tous les usagers très importante sur utilisation de l’eau, donc des conflits d’usage qui apparaissent

Nicolas Bertrand

Pour notre approvisionnement, nous dépendons essentiellement sur le département de l’agence de l’eau de Loire-Bretagne, qui a une réglementation très restrictive. On ne peut pas avoir de prélèvements supplémentaires sur l’Allier. Même si grâce, au barrage de Naussac, il est réalimenté. On stocke beaucoup d’eau pour l’aval, et nous on ne peut pas en utiliser plus, donc on le regrette un peu.

Laurent Campos

L’eau est indispensable en agriculture et en élevage. Pour développer l’accès à l’eau, la solution des retenues d’eau nous semble incontournable, car les précipitations sont irrégulières sur l’année et en plus l’eau a du mal à rester dans les sols en Auvergne car avec le relief il y abeaucoup de ruissellement. Il faut envisager des retenues collinaires, voire des réalisations plus importantes, mais il faut que ces retenues ne perturbent pas le cycle naturel de l ‘eau. Il faut garder l’excédent, pas tout capter au détriment du cycle de l’eau. Il faut en parallèle adapter les pratiques agricoles, quelles soient plus économes en eau. En maraîchage on peut utiliser micro-irrigation pour être très économe en eau. Il y a aussi des variétés moins exigeantes en eau que d’autres. Une évolution de type méditerranéenne est attendue en Auvergne, il faut donc mettre en place des cultures plus adaptées aux périodes de sécheresse longue.
L’autre levier est de revoir complètement l’aménagement des territoires et les pratiques agricoles qui ont fait disparaître les bocagères qui avaient un rôle brise-vent important, et permettaient de limiter le rôle asséchant du vent et donc l’évaporation. Il faut aller vers des pratiques de type agro-forestières.
Enfin il faut augmenter la capacité de rétention en eau des sols, et pour ça il faut aller vers une agriculture de type organique : mélanger des apports de type organique à l’argile des sols pour permettre à l’eau d’être retenue dans les sols. Arrêter l’utilisation d’engrais de synthèse.
La ressource en eau va être limitée donc il faut l’anticiper et adapter nos pratiques agricoles.

Bertrand Nicolas

Il n’y a pas d’agriculture sans eau, qui est le premier facteur limitant en agronomie. Je ne travaille plus comme quand j’ai commencé il y a 30 ans. J’ai des sondes d’irrigation pour voir comment est mon sol, j’irrigue avec des enrouleurs gérés par ordinateurs, mais enrouleurs pas super, car pas le mieux adapté par rapport aux asperseurs, mais nos exploitations sont trop petites pour ces derniers par rapport au coût de l’investissement. Le goutte à goutte c’est difficile à installer. J’ai testé sur un hectare de pommes de terre, cela n’a pas été concluant tant du point de vue du rendement que des économies d’eau qui sont minimes. Il faudrait mettre des rampes ou des pivots, c’est très cher, malgré les aides de la région.
On travaille à élever le taux de matière organique dans nos sols. Moi par exemple j’enfouis mes pailles dans mes champs, ou je les échange contre du fumier avec un éleveur. Là où je diffère avec Laurent Campos, c’est par rapport au maïs : on se focalise beaucoup dessus mais il capte énormément de carbone et ne consomme pas tant d’eau que ça (moins d’eau que le blé sur la matière sèche produite).
Il faut faire attention à ne pas perdre des filières, comme on a perdu la betterave sucrière. La production et la transformation locales sont importantes et il ne faut pas les perdre. L’eau est un élément supplémentaire qui permet de garantir la compétitivité et un tissu économique.

Laurent Campos

Il faut un accompagnement de l’agriculture sur le changement climatique et être plus économe en eau. Il va falloir un soutien plus fort de l’État. L’agriculture française aujourd’hui est mise en concurrence au niveau mondial, où les charges de productions ne sont pas les mêmes. A un moment ça coince. Les revenus des agriculteurs en France sont de 300 euros par mois en moyenne, ils n’ont donc pas les moyens de financer des investissements importants pour être plus économes en eau.
Je ne crois pas que l’usage de l’eau par l’agriculture aujourd’hui menace d’autres usages. Les prélèvements actuels ne mettent pas en danger le reste. Même s’il peut y avoir des conflits d’usage ponctuellement entre population et éleveurs au niveau de l’accès à l’eau potable.

Bertrand Nicolas

Aujourd’hui il n’y a pas de conflits d’usage, à part effectivement pour certains troupeaux dans certaines communes, en période sèche. On travaille à la chambre pour stocker de l’eau pour les troupeaux et éviter ces conflits. Mais pour le reste l’essentiel de la fourniture d’eau, potable comme pour l’irrigation, dépend du barrage de Naussac, qui se remplit en période hivernale, quand les débits sont largement satisfaisants. Donc il n’y a pas vraiment de problèmes.
On voudrait constituer des réserves multi usages : environnemental, eau potable, irrigation, loisirs, tout comme Naussac. Mais c’est l’État qui doit faire ce type de réserve, pour sécuriser l’alimentation en eau potable pour tout le bassin, l’irrigation, et assurer l’eau dans les rivières
Comme on ne peut pas barrer un cours d’eau, on veut faire des bassines qu’on va remplir par des pompages et qu’on va stocker pour utiliser quand il y en aura besoin pour irriguer.

Laurent Campos

Je ferais en sorte qu’au ministère on prenne conscience qu’il faut complètement revoir la façon dont on conduit l’agriculture.

Bertrand Nicolas

Un barrage de 60 millions de m³ pour pallier tous les besoins et sécuriser l’accès à l’eau pour tout le territoire pour les 50 prochaines années.

Le podcast

Points de vue sur les usages agricoles de l'eau

Le mot de la fin

« le mot de la fin » de Bertrand Nicolas, après la Rencontre de la Résilience du 26 février 2021 sur la thématique eau&agriculture dans le Puy-de-Dôme.
Réalisation : Damien Caillard, Tikographie.

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