Rencontre avec Edith Jacquart

repenser la production agricole

Edith Jacquart, ingénieu(se)re agronome en charge du développement de plusieurs filières de transformation de productions végétales locales en farine à destination de la boulangerie artisanale pour Les Moulins d’Antoine, basés à Murat, était l’invitée de l’épisode 3 des Rencontres de la résilience, le 16 octobre 2020.

Pendant plus d’une heure, elle a  répondu à nos questions puis à celles du public.

Edith Jacquart - Rencontres de la résjilience #3- La transformation

La synthèse : la filière, outil de valorisation et de résilience du territoire

Filière : c’est le mot-clé pour la structuration, du producteur au distributeur. La filière est un des principaux moyens de valoriser l’ensemble de la chaîne de valeur en garantissant au client (ou au moins au distributeur) le respect d’une charte sur les différentes étapes – qualité, nutrition, provenance, niveau de revenu des intermédiaires …

La définition fournie par Edith d’une filière – en l’occurrence celle de la Graine au Pain – est ainsi « l’ensemble des femmes, des hommes et des métiers qui concourent à la valorisation des blés produits sur le terroir de Limagne, en réponse aux enjeux de l’époque »

Les filières présentent ainsi différents avantages, qui dépasse ce que peut apporter la stratégie d’un acteur « isolé » :

  • elles sont transversales et permettent l’ancrage territorial en facilitant les rapprochements autour d’un même terroir;
  • elles valorisent l’ensemble de la production, par le respect de chartes ou de labels;
  • elles apportent une vision stratégique d’ensemble soutenue par plusieurs acteurs en amont comme en aval, ce qui renforce la résilience économique de chacun.

Il est intéressant de se pencher sur la manière dont cette filière est née. Cela s’est passé en 1997, dans « un contexte de concurrence mondiale des producteurs de blé, et de baisse des prix. » précise Edith. « Dans ce contexte, il était nécessaire de savoir se démarquer quand on est petit ».

Le choix des producteurs et des transformateurs indépendants de Limagne, fédérés par les Moulins d’Antoine, fut alors de miser sur la qualité du blé, sur l’image du terroir et sur les fondamentaux du métier de meunier – vu comme un métier de proximité.

Les éléments constitutifs de la filière furent donc une charte de production stricte, impliquant une traçabilité des produits et une grande qualité des farines, et intégrant tous les maillons sous forme d’une coopérative, rachetée depuis par Limagrain. « La Graine au Pain va rémunérer les producteurs sur la base des cours mondiaux, mais en ajoutant de ‘primes filières’. Au final, cela revient à une rémunération supérieure. »

 

En 2006, c’est le choix de s’engager dans un Label Rouge, régi par l’INAO (organisme de contrôle des appellations d’origine). Mais la coopérative dépasse les exigences du Label Rouge en créant sa propre charte, axée sur les pratiques environnementales. « Ainsi, la Graine au Pain a voulu aller plus loin avec un cahier des charges privé sur l’agro-environnement. » résume Edith.

Concrètement, les pratiques agricoles sont « raisonnées », avec des contrôles de l’INAO et des audits internes sur le terrain. Cela répond aujourd’hui à « un critère premier, exigé par le consommateur » pour Edith.

Que reste-t-il à développer ? « On a peut-être un peu perdu cette proximité humaine » issue de la création de la coopérative, reconnaît Edith. « Pour moi, il est capital de ramener du lien physique avec l’ensemble des partenaires, et pas que via les cahiers des charges. D’autant plus que l’on veut limiter le nombre d’intermédiaires entre nous et les agriculteurs. »

La solution : du travail d’animation de réseau, notamment pour associer les agriculteurs à la conception et à l’évolution du cahier des charges. « Si on ne reconnecte pas nos métiers les uns avec les autres, les producteurs vont travailler sans savoir pour qui ils le font … et les transformateurs achèteront du blé plus cher, mais sans comprendre pourquoi. » poursuit Edith.

Pour elle, la clé est donc dans la rencontre des acteurs de l’amont et de l’aval de la filière, et dans le fait de susciter l’intérêt et la curiosité. Egalement, à éviter la prolifération des labels, « qui peuvent perdre le consommateur » selon Edith. « On essaye d’adapter les chartes pour ne surtout pas nous lancer dans quelqueq chose d’incohérent par rapport à ce qu’on peut faire », reconnaît-elle.

En conclusion sur le rôle du transformateur dans la filière : « il poursuite le chemin d’une matière première. C’est un métier à part entière. Les transformateurs peuvent avoir un rôle à l’échelle du territoire pour dynamiser une filière, car un producteur peut produire du bon blé, mais s’il n’y a personne pour le valoriser en aval, il finira par s’orienter de façon différente. » En d’autres termes, le transformateur doit dynamiser, structurer la filière et générer des débouchés en aval.

Transformation alimentaire et résilience territoriale

Une filière locale est plus résiliente. Parce que, quand on maîtrise la chaîne de valeur, on connaît mieux les acteurs et on répartit mieux la valeur ajoutée. De plus, avec la proximité géographique, on est plus réactif quand il faut adapter les pratiques, pour réagir à des menaces. Enfin, on soutient le tissu local : par exemple, on participe à la sauvegarde du commerce local, comme des boulangeries. On pousse aussi le consommateur à plus réfléchir à son alimentation ! Si on parle des problèmes de production, le consommateur prendra plus en compte la réalité des aléas climatiques …

De plus, les grandes structures sont comme des gros paquebots. Dans les grandes coopératives comme Limagrain, il y a des systèmes hiérarchiques de validation. Ils ont plus de mal à bouger. En revanche, quand ils appliquent quelque chose, l’impact est important.

Dans le Puy-de-Dôme, la production céréalière est fortement dépendante de grandes coopératives, qui fonctionnent beaucoup en débouchés locaux. Elles drainent des circuits locaux. Mais on pourrait s’améliorer au niveau de la production agricole, même si ce n’est pas spécifique à notre territoire : une agriculture doit préserver davantage les ressources, ce qui demande un savoir faire et une technicité que des accompagnateurs peuvent apporter aux producteurs.

L’INRAE, Limagrain, tous les organismes qui travaillent dans l’agronomie se posent la question du changement climatique, de la raréfaction des ressources … et du côté du marché, il y a une vraie demande de qualité de production, de bilan carbone. On est à mon avis dans une phase de remaniement de toutes les filières agricoles : qu’on fasse plus propre, plus durable, mais qu’on soit capable de les produire. Retrouver un équilibre, en agronomie, ça prend du temps ! Revoir tout un système de production, c’est sur une échelle de 6 à 10 ans ! Et, actuellement, on vit ce décalage producteur-consommateur. Ce qui explique nos remaniements stratégiques actuels dans les filières.

Pour conclure, la proximité est la clé de la résilience, pour retisser des liens et reconnecter le citoyen au producteur.

Le podcast

Le mot de la fin

La rencontre en photos

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